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samedi, 01 mars 2008

Le goût et le pouvoir - Jonathan Nossiter : commentaires (6)

edd091a384039c1c7c252c178542e473.jpgCela faisait un moment que je n'avais pas pas parlé de ma lecture de "Le goût et le pouvoir". Mais, là, j'ai un gros passage à soumettre à votre sagacité.

Donc, voici le sixième extrait du livre de Jonathan Nossiter, après 

Nous sommes alors p. 298 du livre, toujours chapitre (comme pour le cinquième extrait) "Ne baratinez pas avec la nature". L'auteur du livre est au Baratin, un bistrot du XXè à Paris tenu par Philippe.
On est toujours sur le thème des AOC et de l'intérêt de les respecter ou d'en sortir :
 
Interlude toscan
 
A propos de madeleines liquides, il m'en vient soudain une autre : la Toscane, qui fait presque autant partie de mon éducation que Paris. Je pense aux chiantis de mon adolescence et aux changements qu'ils ont subis. Au milieu du XIXè siècle en Toscane, il y avait au moins deux cents ans d'histoire du vin rouge bien établis pour que le baron Ricasoli ait pu imposer sa recette du chianti, avec du sangiovese, le rouge dominant, et au moins 10% de raisin blanc, du malvoisie et du trebbiano. Pour accompagner les plats de la Toscane, comme des pâtes à la sauce tomate ou de la viande avec de l'huile d'olive et du romarin, cela fait sens : il faut un vin suffisamment acide pour équilibrer les tomates, avec des tanins fins pour "mordre" les pâtes. Et là, on digère bien. On est heureux.
Au début des années 80, avec l'arrivée du marché américain, Piero Antinori, un pionnier du marketing italien, a réussi à valoriser un expérience entamée innocemment dans les années 70. Il fut le premier à produire un "super-toscan", c'est-à-dire un vin qui ne respectait pas les règles du chianti. Le premier millésime de son "Tignanello", fait de sangiovese et de cabernet-sauvignon, date de 1971. Je me souviens de l'avoir goûté dans les années 80. Il était délicieux, à la fois savoureux mais typé, et il avait sans aucun doute le goût du terroir de la Toscane : une texture de soie crue et des goûts d'une douce amertume particulière aux terres des chiantis et au cépage sangiovese. A l'origine, Antinori était intelligemment progressiste. Après, que se passe-t-il ? Il est séduit par les sirènes du pouvoir et de l'argent et sa société, toujours une des plus puissantes d'Italie, devient une multinationale du vin, changeant toutes les typicités. Surtout, il y a tous ceux qui le suivent, abolissant bêtement les règles du chianti et construisant de plus en plus de vins sans acidité, avec la recette de la fausse modernité : des tanins arrondis, beaucoup d'alcool, des goûts de fruits surmûris, passage obligatoire dans 100% de bois neuf pour donner le goût de la vanille qui plaît, qui vend - souvent 100 euros la bouteille.
Ils ont changé les cépages, le merlot et le cabernet supplantant le sangiovese. Avec la pression du marché (et surtout la célébration qu'en a faite le Wine Spectator), en vingt ans, les Toscans on détruit la base du chianti? Il n'y a presque plus de chianti typé aujourd'hui. 99% des producteurs, voyant l'argent que faisait le voisin, ont appliqué la recette mondiale : des jus de fruits sucrés de luxe qui masquent la minéralité, le côté "terre" des terroirs. Ils remplacent souvent, pour des raisons strictement de marketing, les cépages, autochtones ou immigrants, tranquillement enracinés depuis des générations. Ensuite, l'emploi excessif de technologies arrondit et adoucit le vin-biberon qui passe alors dans du bois neuf français.
C'est comme si on prenait Les Vitelloni de Fellini et qu'on le ressorte en copie "colorisée", avec effets spéciaux et bande-son de Madonna (que j'aime beaucoup par ailleurs). Pire encore, c'esdt comme si, ensuite, ils ne laissaient plus de place aux cinémas pour diffuser la copie noir et blanc ; ainsi, petit à petit, toute mémoire du film original (du terroir) disparaîtrait. Au bout de deux générations, on s'en fichera. Dans l'histoire de la peinture, les artistes qui cherchent surtout à se faire un réputation en épatant le bourgeois produisent un impact immédiat mais dont la force diminue avec le temps. Contrairement à ceux qui, comme Cézanne, innovaient fermement et radicalement, mais avec le scrupule et la compréhension de ce qui les précédait. Ceci étant, avec le vin, c'est différent. Les Cézanne en bouteilles d'il y a cent ans ont presque tous disparu. On n'a plus de références. Tandis qu'avec la peinture, les toiles survivent. Le vin, même avec sa capacité unique de vieillir, de se bonifier avec le temps, est vivant - et donc un jour, il meurt. Il disparaît. Si les liens ne sont pas maintenus, si on les rompt d'un seul coup, on perd la moitié du contenu du musée de la gare d'Orsay vinicole.
 
Reprenez votre souffle... 


D'abord, un petit point culturo-lexical, histoire de récupérer ceux qui se seraient perdus.

2febfd32be946fa9b1e40f727bd7b866.jpgLe Baron Ricasoli : bon, l'auteur nous l'a dit, Ricasoli est celui qui a imposé la recette du Chianti au milieu du XIXè siècle. Pour en dire un peu plus, le baron Ricasoli fut un homme politique toscan de premier plan à son époque, puisque ce fut le second président du conseil du royaume d'Italie, à la suite de Cavour. Ses idées sont plutôt nationalistes, aspirant à une Italie forte ayant un socle commun de valeurs (ce qui à l'époque n'allait pas de soit), que seule la religion pourrait vraiment fonder. Même après s'être retiré de la vie politique de l'Italie, il est resté maire de Gaiole in Chianti, le coeur de l'appellation Chianti Classico, donc.

Aujourd'hui encore, le domaine qu'il gérait reste un grand nom de la Toscane. Pour un approfondissement du chianti, je vous renvoie à ma note à ce sujet.

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Piero Antinori : donc un grand nom du vin toscan contemporain, issu d'une grande famille toscane ayant eu une certaine importance au cours de l'histoire, mais qui est désormais concentrée sur la production vinicole.

Ils ont désormais dans leur "catalogue" certains des vins les plus célèbres de l'Italie, comme Tignanello, Solaia, Guado al Tasso...

Les super-toscans : là aussi, l'auteur explique un peu ce que sont les super-toscans, et j'ai moi-même fait une note à ce sujet

d249ec164bd7fc7e2f16d1b12224aaf4.jpgLes Vitelloni : un film de 1953, de Fellini, qui raconte l'histoire de 5 jeunes n'ayant pas beaucoup d'autre but dans la vie que les femmes et l'argent. D'ailleurs, "Vitelloni" est devenu une expression courante italienne suite à ce film pour désigner des gens fainéants.

 

Sinon, sur le fond de la démonstration de Nossiter, je la considère assez claire pour me passer de commentaires. Pour ma part, je tendrais à le suivre, comme vous avez pu le deviner au fil de la lecture de ce blog, mais le débat reste ouver. 

Les commentaires sont fermés.

 
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